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Entrée en matière...

1. Caractéristiques de la communauté noble protestante dans la généralité de Caen au XVIIème siècle (de l’Édit de Nantes à la Révocation).

S’il n’a plus l’éclat qu’il avait au temps des guerres de Religion, le protestantisme nobiliaire dans la généralité de Caen est loin d’être moribond au XVIIème siècle. En effet, la noblesse réformée y est encore relativement nombreuse. Une estimation de l’importance de celle-ci est possible pour l’année 1666, année où Louis XIV demande à ses intendants de réaliser une recherche de la noblesse, recherche qui a été conduite pour la généralité de Caen par l’intendant Guy de Chamillart. A partir de cette recherche qui a été publiée (5) et d’autres sources de l’époque (6), il est possible d’évaluer la place de la noblesse réformée au sein de la noblesse en général : elle représente alors 11,1% des familles nobles de la généralité de Caen, soit un chef de famille noble protestant pour huit chefs de famille nobles catholiques (7). Sachant que depuis 1598, il y a eu une certaine déperdition au sein de la noblesse réformée, on peut penser que celle-ci était bien plus nombreuse au début du XVIIème siècle, même si toute estimation est pour le moment impossible.

Cette communauté noble protestante est alors d’abord et avant tout constituée des héritiers des huguenots du XVIème siècle. Parmi ceux-ci, l’ancienne noblesse domine très largement, surtout dans les premières années du XVIIème siècle, avec quelques familles aux noms prestigieux : les Aux-Épaules, les de Montgommery, les de Bricqueville, les de Vassy ou encore les d’Auteville, autant de familles qui ont marqué l’histoire de la Normandie depuis le Moyen Âge. À ces familles d’antique noblesse viennent s’ajouter celles anoblies aux francs-fiefs en 1470 et 1471, ainsi que quelques familles anoblies avant 1550. Cette domination logique des familles d’ancienne noblesse (8) s’estompe cependant peu à peu au cours du temps, même si elles représentent encore une bonne partie de la noblesse réformée lors de la Révocation de l’Édit de Nantes en 1685. Cette dernière s’est donc renouvelée au cours du siècle, grâce aux anoblissements de familles issues de la bourgeoisie locale ou venues s’implanter dans la généralité (ainsi la famille Basnage qui a fourni cinq pasteurs aux églises réformées bas-normandes et qui était originaire de Rouen). Des familles d’usurpateurs qui parviennent à s’agréger à la noblesse viennent également renforcer les effectifs déclinants, ainsi que quelques familles nobles d’origine étrangère (comme les de Beverslhuys originaires des Provinces-Unies ou encore les de Maxuel venus d’Écosse). Ce renouvellement, s’il limite le déclin amorcé dans les dernières décennies du XVIème siècle, n’empêche cependant pas celui-ci de se poursuivre jusqu’à la Révocation.

S’il ne faut pas sous-estimer le nombre de gentilshommes réformés vivant dans la généralité de Caen, il ne faudrait pas non plus pour autant surestimer l’importance de leurs familles. En effet, sur les 188 familles nobles (9) encore protestantes pour le XVIIème siècle (que ce soit pour la totalité de la période ou pour une partie de celle-ci seulement), on ne trouve qu’une dizaine de familles titrées (10), dont plusieurs ne le deviennent qu’au cours du siècle. Ainsi les de Magneville, les de Pierrepont, les de Thère, les Thézart et les de Vassy portent le titre de baron. Les de Chivré et les de Montgommery portent celui de comte, tandis que les de Bricqueville, les de Varignières, les de Saint-Simon et les Le Révérend de Bougy portent le titre de marquis. Toutes les autres n’ont que la qualité d’écuyer (entre 90 et 95% des familles) ou au mieux celle de chevalier. La noblesse réformée de la généralité de Caen est donc avant tout une petite noblesse, au mieux une noblesse de second rang, avec un certain rayonnement à l’échelle locale, mais sans grande envergure.

Ces gentilshommes se partagent au XVIIème siècle entre ville et campagne. Si le protestantisme nobiliaire rural, héritage du XVIème siècle, reste dominant, le protestantisme nobiliaire urbain se renforce tout au long du siècle, notamment du fait de l’anoblissement de familles issues de la bourgeoisie, qui continuent à résider en ville après celui-ci, même si elles possèdent en général des terres à la campagne. Caen est logiquement la ville qui concentre le plus de gentilshommes réformés, mais on en trouve aussi dans d’autres villes, les principales étant Bayeux et Saint-Lô. Quant au protestantisme nobiliaire rural, il tend à se concentrer dans quelques régions de la généralité depuis ses origines (11) : la plaine de Caen, surtout entre Caen et la mer, le Bessin et le Cotentin. Ailleurs, les nobles réformés se font plus rares, y compris dans le Bocage (12), région où vit une forte communauté réformée mais n’appartenant pas à la noblesse.

Cette noblesse avant tout rurale et terrienne est plus ou moins bien possessionnée, les écarts étant considérables dans ce domaine, selon le rang et la fortune des familles. Celles qui possèdent le patrimoine le plus important sont bien évidemment les familles titrées, mais certaines familles non titrées se distinguent également dans ce domaine, comme par exemple la famille Le Héricy, qui possédait de nombreuses seigneuries dans le Bessin et la région de Caen. Viennent ensuite des familles de second rang, généralement assez aisées, qui possèdent une réelle influence à une échelle locale, telles la famille Richier autour de leur fief de Cerisy (13) ou la famille Cornet dans le Bessin. Enfin, les familles de petite noblesse, voire de micro-noblesse, ne possèdent la plupart du temps qu’un foncier extrêmement restreint et certaines d’entre elles rencontrent des difficultés financières.

Malgré toutes leurs différences, ces familles de confession calviniste constituent un milieu très uni et très soudé, où l’on se reçoit beaucoup, dans lequel ̶ dans la mesure du possible ̶ on se marie, et sur lequel on peut toujours compter pour se soutenir dès que les circonstances l’imposent. Même si tout cela fait de la noblesse réformée un monde plus ou moins à part du reste de la noblesse de la généralité, ce n’est pas pour autant un monde clos : les relations avec les familles catholiques ne sont pas si rares, pouvant même parfois conduire à des alliances matrimoniales. Il faut dire que marier sa descendance est l’un des principaux soucis des gentilshommes réformés, qui voient le nombre d’alliances au sein de leur communauté se restreindre au fur et à mesure du déclin de celle-ci, ce qui entraîne une endogamie croissante, laissant également de plus en plus de filles finir leur vie célibataires et réduisant les perspectives d’accroître la fortune de la famille, que ce soit sur le plan financier, au niveau des terres, des charges et des offices ou encore du prestige. La situation la plus difficile à ce niveau est celle des grandes familles, qui n’ont souvent d’autre choix que de contracter des alliances en dehors de la généralité. Pour les autres familles, moins prestigieuses, les problèmes sont moindres mais le mariage reste une question délicate. Ainsi, la famille Richier a marié ses enfants au sein de la noblesse réformée locale, mais aussi parmi la noblesse réformée de la généralité de Rouen ou encore au sein de familles d’origine étrangères, afin d’éviter toute alliance avec des catholiques (14) qui déclenchent systématiquement les foudres de l’Église réformée et qui sont inenvisageables pour les familles les plus ardentes au prêche. Beaucoup de celles-ci préfèrent marier leurs filles dans la bourgeoisie ou la notabilité rurale quand elles n’ont pas d’autre solution. Pour les hommes, de telles alliances sont en général évitées afin de ne pas tomber en dérogeance.

Pour l’Église réformée, l’attachement des gentilshommes à leur foi est une question sensible, à laquelle elle accorde la plus grande importance. Plusieurs facteurs expliquent cet état de fait. Tout d’abord le statut social et l’influence (certes plus ou moins importante) de cette catégorie de fidèles. Mais aussi le fait que la généralité de Caen compte au XVIIème siècle de nombreuses églises de fief, dont la survie dépend des seigneurs qui en sont à l’origine : Sainte-Mère-Église (famille de Saint-Simon), Cerisy (famille Richier), La-Haye-du-Puits (famille de Magneville (15) ), Ducey (famille de Montgommery), Colombières (famille de Bricqueville), Proussy (famille Radulph)… Ce lien entre la noblesse bas-normande et les lieux de cultes réformés est d’ailleurs une spécificité mise en évidence dans un mémoire anonyme, datant visiblement des années précédant la Révocation de 1685 : « La conversion des huguenots de Normandie est d’aussi grande conséquence que celle du Poitou, et autant importante à l’État et à l’Église (…). On a déjà fait quelque chose qui peut beaucoup y contribuer : la démolition des temples (…). [Mais] il faut remédier à un autre mal : (…) les gentilshommes huguenots voisins des lieux qu’on a démolis font faire le presche chez eux (…) et ceux qui s’assembloient dans les temples ne se trouvent guère incommodés, à cause de la quantité de noblesse qu’il y a en Normandie (…) » (16). La plupart des familles nobles protestantes contribuent également financièrement à la vie de leur Église, soit par des rentes versées aux consistoires, soit par des legs (interdits à partir de 1666). Beaucoup d’églises, notamment rurales, ne peuvent se passer de ces généreuses donatrices (17) : ainsi pour l’église de Saint-Sylvain, les rentes versées par les familles nobles représentent 85% du total de ses rentes. A Caen même, le plus important temple de la généralité, ces rentes se montent à 55% du total des revenus perçus par celui-ci. Enfin, la noblesse réformée peut aussi se révéler précieuse par sa participation à la vie de son église, en lui fournissant pasteurs et anciens. Parmi les pasteurs de noble extraction, le plus célèbre est Samuel Bochart, pasteur de Caen entre 1627 et 1664, qui se distingua par son immense érudition. Pour toutes ces raisons, chaque écart de conduite, chaque rapprochement avec les catholiques, chaque abjuration sont vivement condamnés par l’Église réformée.

Si la fidélité envers leur foi et leur Église est importante, les gentilshommes de la généralité de Caen n’en oublient pas pour autant leurs devoirs à l’égard du pouvoir royal, que ce soit sous les règnes d’Henri IV (1589-1610), Louis XIII (1610-1643) ou Louis XIV (1643-1715). Le premier de ces devoirs est bien évidemment la loyauté envers le roi. En cela, la noblesse réformée bas-normande fait preuve dans l’ensemble d’une attitude exemplaire, y compris dans les années qui précèdent la Révocation, alors que les attaques contre les protestants se multiplient. Seules les années 1620 sont marquées par quelques agissements hostiles à l’encontre du pouvoir royal, alors que celui-ci tente de mettre à terre le puissant parti protestant. Ainsi, en 1627, alors que La Rochelle est assiégée par les troupes de Louis XIII, une quarantaine de gentilshommes de la généralité, avec à leur tête Pierre de Pienne, seigneur de Bricqueville, fomentèrent un complot visant à faciliter un débarquement anglais à Regnéville et Isigny (dont Pierre de Pienne était le châtelain), afin de soutenir les assiégés de La Rochelle. Ce complot fut déjoué et l’ensemble de ses instigateurs arrêtés (18). Par la suite, le pouvoir royal n’eut plus à se plaindre de la fidélité des gentilshommes bas-normands. Deuxième devoir pour la noblesse réformée : servir le roi, que ce soit dans ses armées ou par l’exercice d’offices de robe. Une bonne partie de cette dernière appartenant à l’ancienne noblesse, nombreux sont ses représentants servant dans les armées royales, avec plus ou moins d’honneurs en retour. Cependant, la carrière militaire la plus marquante ne concerne pas l’un des membres de ces anciennes familles, mais Jean Le Révérend de Bougy, dont la famille avait été anoblie seulement en 1595. Cadet dans le régiment des gardes du roi en 1629, il meurt en 1657 ou 1658 maréchal de camp des armées du roi, et ce grâce à plusieurs brillants faits d’armes accomplis au cours des différentes campagnes auxquelles il a participé sous les règnes de Louis XIII et de Louis XIV. Il bénéficie également de la confiance de ce dernier, du fait de sa fidélité irréprochable pendant la Fronde (en 1651 il avait obtenu le commandement des troupes chargées d’escorter le Roi et la Cour hors de Paris). Pour tous les gentilshommes qui ne sentent pas d’affinités à porter l’épée, il reste les offices de robe, que ce soit à une échelle locale ou à l’échelle de la province, dans le domaine de la justice ou dans celui des finances. La famille Lesueur fournit ainsi plusieurs conseillers au Parlement de Rouen dans la seconde moitié du XVIIème siècle. Malgré tout, l’immense majorité des gentilshommes réformés ne sont pas concernés par le service du roi et vivent des revenus que leur rapportent leurs terres, bien loin des séductions de la Cour.

2. L’impact de la Révocation de l’Édit de Nantes (1685) et le déclin du protestantisme nobiliaire au XVIIIème siècle.

La décision de Louis XIV de révoquer l’Édit de Nantes en 1685 par l’Édit de Fontainebleau va contraindre la noblesse réformée bas-normande à devoir faire un choix, entre rester fidèle à ses convictions religieuses ̶ avec toutes les conséquences que cela va pouvoir avoir ̶ ou bien accepter la volonté royale en abjurant. Pour cette dernière, c’est un choix très difficile, d’autant que depuis 1650 (19), on observe une certaine stabilité au sein de la communauté nobiliaire, avec un taux de déperdition bien moindre qu’avant cette date, y compris dans les années précédant la Révocation, qui sont marquées par une montée en puissance de la politique de répression envers le protestantisme entreprise par Louis XIV depuis les années 1660. C’est ce choix qui va sceller l’avenir du protestantisme nobiliaire dans la généralité de Caen jusqu’au retour de la liberté de culte avec l’Édit de Tolérance de 1787 et même au-delà.

À travers les registres de catholicité de cette époque et les enquêtes des curés sur les Nouveaux-Convertis, menées essentiellement entre 1688 et 1699 (20), il est possible de mesurer l’ampleur du choc qu’a constitué la Révocation sur la noblesse réformée de la généralité de Caen. L’un des principaux enseignements qu’on peut tirer de ces sources c’est le déchirement des familles après 1685, entre ceux qui choisissent de céder et d’abjurer, ceux qui choisissent le départ pour les pays du Refuge (21), et ceux qui font semblant de céder mais restent fidèles en réalité à leurs convictions d’origine (en quelque sorte des crypto-protestants). Rares sont les familles qui font un seul et même choix, comme par exemple la famille Le Coq de la Poterie, qui semble avoir entièrement abjuré, la famille Champion qui est partie pour l’Angleterre et s’y est établie définitivement, ou encore la famille Cornet, qui est revenue rapidement à sa première religion et qui forme encore au XVIIIème siècle toute « une tribu huguenote » (22). Pour les autres, c’est la division qui domine. Ainsi, au sein de la famille de Cussy, une partie de la famille a choisi de se convertir, ce que l’une des filles n’a pas accepté, d’où son départ pour l’Angleterre, tandis qu’une autre partie choisit de résister plus ou moins ouvertement. Les de Varignières connaissent le même sort : la branche aînée se partage entre abjurations et départs pour les Provinces-Unies ou l’Angleterre, tandis que la branche cadette persiste dans la religion réformée. Ces deux exemples, pris parmi tant d’autres, permettent de saisir non seulement le caractère extrêmement personnel de la foi, mais aussi le fait que le spirituel ne passe pas toujours avant une dimension plus matérielle, beaucoup d’abjurations étant manifestement liées au désir de préserver les biens de la famille ou de relancer des carrières bloquées depuis plusieurs années (notamment dans l’armée). La résistance est souvent le fait de ceux qui n’ont rien ou peu à perdre : les plus âgés, tels Pierre de Guillebert, 74 ans en 1688, qui d’après le curé de la paroisse de Géfosse, lui interdit de venir lui parler de religion , tout en tentant d’empêcher les autres de le faire aussi, profitant du « respect » qu’on avait pour lui, « ayant toujours esté un ancien au presche » (23), ou Marguerite de Beringhen, très âgée lors de la Révocation, qui refusa toute conversion, malgré deux ans d’enfermement à la Visitation à Caen entre 1686 et 1688. Les femmes également, bien moins exposées que les hommes, comme deux des trois demoiselles de Barberye de Saint-Contest, qui malgré un frère intendant de Limoges et maître des requêtes de l’Hôtel du roi, choisissent de quitter la France pour la Hollande (24), ou encore les demoiselles de Fourré dénoncées par le curé de la paroisse de Montsecret comme « pernicieuses » car « protectrices de leur religion » (25). Les enfants enfin, dont beaucoup furent enlevés à leurs parents et placés dans des maisons religieuses, notamment aux Nouveaux et aux Nouvelles-Catholiques. Malgré leur jeune âge et les pressions, certains parvinrent à résister, comme Catherine Moisant de Brieux, morte en 1700 à l’âge de 9 ans, sans avoir abjuré, ou deux demoiselles de la famille de Baillehache, âgées de 10 et 12 ans, « rendues à leur père », faute d’avoir pu les faire céder (26).

Cependant, malgré ces exemples de résistance, très nombreux dans les années qui suivirent la Révocation, le protestantisme nobiliaire bas-normand est irrémédiablement affaibli par celle-ci, victime non seulement des familles qui implosent, mais aussi des persécutions menées par les intendants caennais sur l’ordre de Louis XIV (avec notamment les dragonnades) et des enlèvements d’enfants, qui pour la plupart, finirent par se convertir définitivement au catholicisme (27). Ainsi, à la mort de Louis XIV en 1715, il ne reste plus que des lambeaux de ce protestantisme nobiliaire encore si prégnant à la veille de la Révocation. Après cette date, ce sont conjointement l’usure du temps et l’oppression plus sournoise du pouvoir royal, surtout sous le règne de Louis XV (1715-1774), qui vont le conduire à une lente agonie, dont témoignent les sources de la seconde moitié du XVIIIème siècle (28). Ainsi, entre 1750 et 1787, il ne reste que 21 familles nobles (29) qui appartiennent encore à la religion réformée, auxquelles s’ajoutent les Massieu de Clerval et les Bacon de Précourt, deux des plus importantes familles de la bourgeoisie caennaise anoblies à cette époque. Et le déclin continue de se poursuivre pendant cette période, puisqu’en 1787, lors de la promulgation par Louis XVI de l’Édit de Tolérance, on ne compte plus qu’une petite dizaine de familles nobles qui figurent dans les rangs de la communauté réformée subsistant dans la généralité : les d’Agneaux, les Bacon de Précourt, les Cornet, les Lesueur de Colleville, Les Le Héricy, les Hue de Carpiquet, les Mesnage de Cagny, les de Mangneville, les Massieu de Clerval et les du Mesnil. Même si les sources tendent à se concentrer sur Caen et manquent pour des régions comme le Cotentin, l’Avranchin et, dans une moindre mesure, le Bessin, et que tout comptage est donc sujet à caution, on peut parler d’une véritable hémorragie depuis l’époque de la Révocation, avec une perte de plus de 90% dans les rangs de la noblesse réformée entre 1685 et 1787, comme l’illustre le graphique ci-dessous :

Entrée en matière...

Qui plus est, rares sont les familles encore entièrement protestantes après 1750. La plupart du temps, il ne reste qu’une branche, en général une branche cadette, qui demeure attachée à la religion réformée. Ainsi, au sein de la famille Richier, alors que la branche aînée des seigneurs de Cerisy s’est définitivement convertie au catholicisme, une branche cadette, les seigneurs de la Hutière et de Bray, est demeurée calviniste. Pour d’autres familles, ce sont quelques membres isolés, le plus souvent des femmes, qui perpétuent l’attachement ancien de leur famille au prêche, comme dans la famille du Vivier, avec la figure de Jeanne du Vivier, dame de Crouay, morte protestante en 1748 à 102 ans, sans avoir jamais voulu renoncer à la religion de ses aïeux. Cette situation s’explique tout à la fois par les conversions qui ont eu lieu depuis la Révocation de 1685 et de l’émigration qui en a résulté. Et tout comme lors de celle-ci, ce sont ceux qui ont le moins à perdre et qui sont le moins visibles du pouvoir royal qui résistent le plus… Avec pour conséquence une déperdition rapide parmi la communauté liée aux décès des individus isolés ou à l’extinction des branches de famille concernées.

La communauté s’est aussi affaiblie en ce qui concerne le rang des familles encore concernées par le calvinisme dans cette seconde moitié du XVIIIème siècle. En effet, en dehors de la famille Le Héricy  ̶  famille qui possède de nombreuses terres, la qualité de chevalier et qui à partir de 1785 porte un titre de marquis ̶ et de la famille Hue de Carpique t ̶  qui a récupéré la terre de Bougy après le départ de la famille Le Révérend pour le Refuge et qui porte dans les années 1780 les titres de comte et de marquis, cette communauté se compose de familles de moindre importance, même si certaines sont de bonne tenue, tels les Lesueur de Colleville ou les Cornet. C’est cependant une communauté très soudée et qui vit dans un espace géographiquement très proche, la plupart des familles ayant manifestement adopté une stratégie de regroupement, en s’installant à Caen, souvent dans les mêmes rues, en lien avec des familles de la bourgeoisie caennaise restées attachées au calvinisme. Plusieurs autres familles nobles, originaires des généralités de Rouen et d’Alençon, viennent aussi à cette époque s’installer à Caen, comme les Davy de la Pailleterie ou les de Frotté. À la même époque, la famille de Neufville, qui n’a pas quitté ses terres d’origine, participe au culte du Désert, en aidant à la reconstitution d’une église réformée à Athis où se retrouve une forte communauté protestante constituée essentiellement de paysans et de marchands, qui va être l’un des piliers de la renaissance du calvinisme en Normandie après 1787, alors que la noblesse, qui avait joué un rôle si important dans l’établissement de celui-ci au XVIème siècle, s’efface.

Notes :

(1) Le cadre retenu ici est la généralité de Caen dans ses limites de 1636, date de création de la généralité d’Alençon. Elle couvrait à peu près la moitié ouest de la Basse-Normandie actuelle et se composait des élections de Valognes, Carentan, Coutances, Mortain, Avranches (aujourd’hui département de la Manche), Bayeux, Caen et Vire (Ouest du Calvados et région de Flers dans l’Orne). Entre 1639 et 1661, une neuvième élection fut rajoutée : l’élection de Saint-Lô (non prise en compte ici).

(2) Par commodité et afin d’éviter de surcharger le texte, nous utilisons ici le terme de Basse-Normandie et ses dérivés dans le sens de « généralité de Caen ».

(3) James Wood a estimé que pour le Bessin, 40% de la noblesse aurait basculé du côté de la Réforme dans les années 1560. Toujours selon lui, cette noblesse réformée ne représenterait plus que 15% de la totalité des familles nobles dans les années 1590. WOOD, James, The nobility of the election de Bayeux, 1463-1666. Continuity through change, Princeton University Press, 1980, p.161.

(4) Des raisons matérielles et une volonté de s’opposer au pouvoir royal sont les autres raisons qui ont pu jouer dans le basculement d’une partie de la noblesse de la généralité de Caen au XVIème siècle.

(5) Recherche publiée à la fin du XIXème siècle. DU BUISSON DE COURSON, Amédée (éd.), Caen, H. Delesques, 1887, deux tomes en un volume, 878p. .

(6) Les sources de l’époque sont essentiellement les registres des églises protestantes encore conservés.

(7) Calcul qui réévalue celui effectué par Osmont de Courtisigny, dans un article paru dans le Bulletin de la Société d’Histoire du Protestantisme français en 1888 « La noblesse protestante et le nombre des Prétendus Réformés de France à l’époque de la Révocation ». Il avait trouvé 8,4%, soit un chef de famille sur onze.

(8) Ce sont les familles d’ancienne noblesse qui ont été le plus séduites par les idées réformées au XVIème siècle.

(9) Sur 190 familles trouvées pour le moment. Ne sont pas prises en compte ici les familles Bacon de Précourt et Massieu de Clerval anoblies au XVIIIème siècle.

(10) Pour les titres, je me suis basée à la fois sur les registres protestants, la recherche de Chamillart, mais aussi sur le Rôle des principaux gentilshommes de la généralité de Caen accompagné de notes secrètes rédigées en 1640, tiré à part de Louis SANDRET, 54 pages, dont la publication se poursuit dans les Notices, mémoires et documents publiés par la Société d’agriculture, d’archéologie et d’histoire naturelle du département de la Manche, t.XI, 1911, p.1-94.

(11) Ce déséquilibre semble s’expliquer par la conversion ou pas des plus grandes familles nobles de la généralité. Dans la plupart des cas, ce sont autour de ces grandes familles que la Réforme s’est diffusée.

(12) En particulier dans la région de Condé-sur-Noireau et au nord de la ville de Flers.

(13) Aujourd’hui Cerisy-la-Salle, dans le département de la Manche.

(14) Les mariages mixtes sont assez fréquents avant 1650 et semblent être à l’origine du retour au catholicisme de certaines familles à cette époque. Par la suite, ils sont moins fréquents, sans doute parce que les familles encore protestantes à cette époque étaient les plus convaincues dans leur foi.

(15) Après l’extinction de la famille de Magneville, l’église est transférée à Glatigny, fief des Meslin.

(16) Archives nationales, TT267. Cité par GALLAND, Jacques-Alfred, Essai sur l’histoire du protestantisme à Caen et en Basse-Normandie de l’Édit de Nantes à la Révolution, réédité à Paris, éditions Les Bergers et les Mages en 1991, p.196-197.

(17) Depuis 1631, ces rentes sont devenues indispensables pour la survie de l’Église réformée, le pouvoir royal ayant décidé de ne plus subventionner les pasteurs.

(18) Voir GALLAND, opus cit., p.47.

(19) Avant cette date, deux grands temps de basculement du calvinisme vers le catholicisme peuvent être distingués, malgré la rareté des sources pour cette époque : à la suite de la conversion d’Henri IV, puis dans les années 1630-1650.

(20) Archives du Calvados, chapitre de Bayeux, 6G.51. Pour les abjurations, les registres paroissiaux sont la principale source.

(21) Essentiellement pour la généralité de Caen l’Angleterre et les Provinces-Unies. Certains réformés ont choisi d’autres destinations comme la Prusse, l’Irlande ou les Colonies anglaises d’Amérique du Nord.

(22) LEONARD, Émile-G, La Résistance protestante en Normandie au XVIIIème siècle, publié dans un Cahier des Annales de Normandie, n°34, Caen, 2005, p.67.

(23) Archives du Calvados, 6G.51.

(24) Leur sœur abjura en 1686, sans doute sous la pression de son frère.

(25) Archives du Calvados, 6G.51.

(26) Archives du Calvados, Nouvelles-Catholiques, archives non classées de la série H.

(27) D’autres clés pour comprendre l’évolution du protestantisme nobiliaire bas-normand sont actuellement explorées, en plus de ces explications classiques.

(28) Très peu de sources sont disponibles pour la période comprise entre 1700 et 1740. Louis XV ayant autorisé la délivrance de permis d’inhumer pour les réformés en 1736, cette source est essentielle pour la suite du XVIIIème siècle. Ils sont conservés aux archives du Calvados dans la série C. Pour la Manche, les sources sont quasi inexistantes, les archives départementales ayant brûlées suite à un bombardement en 1944.

(29) 22 si l’on tient compte des Costard, mais il semble que ce soit la branche de la famille originaire d’Alençon.

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